Une frondaison

Est-ce un hasard si l’arbre et la forêt sont des éléments récurrents qui jalonnent bon nombre de pièces de Christian et François Ben Aïm ? Qu’ils habitent le plateau, rondins ou tronc monumental, qu’ils descendent des cintres comme un bosquet renversé, ou s’inscrivent dans un décor vidéo, ils marquent le territoire d’une démarche riche, peuplée d’espaces denses propices à ouvrir les imaginaires.

La forêt Ben Aïm est abondante, luxuriante. Elle fourmille de personnages, d’êtres alambiqués, d’histoires à reconstituer. Elle appelle des voix, des musiques, des images. S’y perdre, c’est aller à la découverte d’une humanité impatiente, prompte à faire surgir dans ses corps les forces et fragilités de chacun. Dans son épaisseur, on distingue les mots de Peter Handke, de Bernard-Marie Koltès, les photographies de Josef Koudelka, les tableaux de Hopper ou les personnages des contes de fées…

A fleur de peau, au creux du corps

C’est à tort que l’on a voulu faire rentrer la démarche de la compagnie dans les habits d’une danse-théâtre, vite devenus trop courts, au rythme de créations qui ont toujours fait fi des modes ou des chapelles. Il s’agit davantage pour les chorégraphes de fouiller un rapport à la vie même, d’en creuser les émotions, de faire surgir des présences et des sensibilités exacerbées… Mais le corps reste le vecteur principal et son expressivité balaie d’un revers de la main toute tentative de dire une histoire. Des faits sont là, des événements ont lieu, des textes existent, et pourtant c’est le corps comme outil plastique et physique qui ouvre la voie d’un imaginaire en action. La danse domine le jeu, incarnant les forces en présence dans une tension trouble entre l’hypersensibilité et la distance de la légèreté. Les émotions sont piquées au vif, mais l’humour et l’étrangeté ne sont pas loin, rendant les états de corps toujours plus habités et incongrus.

Au rendez-vous des écritures

Dans cette forêt, les corps font feu de tout bois. Ils deviennent les lieux d’une écriture chorégraphique qui s’invente dans l’enchevêtrement des techniques du mouvement et des ressources dramaturgiques. La danse, le cirque, la musique, la vidéo… sont les moteurs qui placent l’interprète dans le tourbillon de l’illusion scénique, ou plutôt dans l’œil du cyclone : car l’interprète reste au cœur des enjeux de toutes ces écritures qui se croisent. Il n’énonce pas mais incarne un état de corps, une émotion, une matière, qui dialoguent dans le mirage du plateau.

C’est en jouant de connivence et de complicité avec le public que Christian et François creusent cette dynamique. Mais dans la forêt Ben Aïm, c’est en suivant les chemins de traverse que l’on se retrouve et se reconnaît le mieux : du solo le plus intime à l’événement de masse, de l’espace public à la boîte noire, Christian et François Ben Aïm sèment leurs graines au gré d’un vent qui les mène droit vers d’autres terrains à défricher. De nouvelles clairières où tout peut arriver : des pièces qui s’écrivent à deux ou quatre mains, des projets au creux de nouveaux territoires, mais toujours aux sources du spectaculaire et de l’humain.

©Pascal Lemaitre

©Pascal Lemaitre

©Mélusine Thiry

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©L'Art en Boite

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